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Outil · Hasard et causalité

Mille vies

Les mêmes choix ne donnent pas toujours la même histoire. Un jeu pour comprendre ce que veut dire « augmenter un risque ».

Emmenez une cordée au sommet, puis faites vivre Léo, à qui l'on tend une cigarette à 15 ans. Chaque choix déplace des probabilités, et des dés décident du reste. Rejouez les mêmes choix, changez un seul choix avec les mêmes dés, lancez mille parties : c'est là que le hasard montre ses régularités.

Dés n°0

Préparation de la partie…

Les trois gestes du jeu

Trois façons de séparer ce qui vient de vous et ce qui vient du hasard

Mêmes choix, nouveaux dés

Vous refaites exactement les mêmes choix, et seul le hasard change. Ce que vous voyez alors bouger, c'est la part du hasard, toute seule.

Mêmes dés, autres choix

Vous gardez le hasard tel quel et changez une décision. Ce qui bouge est alors la part du choix, toute seule. Dans la vraie vie, personne ne peut faire cette expérience.

Mille parties

Vous répétez la partie mille fois. Chaque issue reste imprévisible, mais leurs proportions, elles, se stabilisent et laissent voir l'effet des choix.

Ce que ça apprend

Six idées qui servent bien au-delà du jeu

Un choix donne des chances, pas un destin

Une décision ne fixe pas l'issue : elle rend certaines issues plus probables que d'autres. Refaire le même choix peut mener ailleurs.

Une décision ne se juge pas à son résultat

Un choix risqué peut bien tourner et un choix prudent mal finir. On juge une décision aux chances connues au moment de la prendre.

Imprévisible au détail, régulier en masse

Personne ne peut dire comment finira une partie. Sur mille parties, la proportion de chaque issue est presque certaine.

Une cause peut être probabiliste

Le tabac cause le cancer du poumon sans le provoquer à chaque fois. Une telle cause se voit en comparant des groupes, pas en regardant un cas.

Une anecdote ne réfute pas une tendance

Le fumeur centenaire existe. Il ne dit rien du risque, qui se mesure en comptant tous les fumeurs, y compris ceux dont on ne parle plus.

La cause se pense avec des « et si »

Dire qu'une chose en a causé une autre, c'est dire que sans elle, les choses se seraient passées autrement. Pour une personne, on ne peut jamais le vérifier.

Six phrases qui sonnent juste

Et ce qui cloche dans chacune

« Mon grand-père a fumé toute sa vie et il est mort à 95 ans. »

L'anecdote qui réfute tout

Un cas favorable ne dit rien d'un risque qui porte sur des milliers de personnes. On entend les grands-pères centenaires ; on n'entend pas ceux qui sont morts à 60 ans.

« Il a eu raison de partir sans corde, puisque tout s'est bien passé. »

Le biais du résultat

L'issue dépend du choix et du hasard. La bonne question est : quelles chances ce choix donnait-il au moment où on l'a fait ?

« J'ai essayé trois fois, ça n'a jamais raté. »

La loi des petits nombres

Sur trois essais, le hasard peut donner presque n'importe quoi. Nous accordons aux petits échantillons une confiance qu'ils ne méritent pas (Tversky et Kahneman, 1971).

« Après trois échecs, cette fois ça va forcément marcher. »

L'erreur du parieur

Des dés indépendants n'ont pas de mémoire. Une série de mauvais tirages ne rend pas le suivant plus favorable.

« Il fume et il n'a pas de cancer : le tabac, ce n'est pas si grave. »

Confondre cause et certitude

C'est la vision déterministe : une cause devrait produire son effet à chaque fois. Or la plupart des causes de maladie augmentent un risque sans le rendre certain.

« De toute façon, on meurt tous de quelque chose. »

Le fatalisme

Tout le monde meurt, mais pas au même âge. Dans le jeu, le tabac avance la mort de la majorité des fumeurs à vie, souvent de près de vingt ans.

Dans la vraie vie : le tabac en chiffres

Les données qui ont servi à régler le modèle de Léo

75 000

décès attribuables au tabac en France en 2015, soit 13 % de l'ensemble des décès.

Bonaldi et al., 2019

69 %

des personnes qui ont essayé une cigarette ont ensuite fumé tous les jours, au moins pendant un temps, dans des enquêtes représentatives de pays anglophones.

Birge et al., 2018

16 %

de risque de mourir d'un cancer du poumon avant 75 ans pour un homme qui continue de fumer (10 % pour une femme), contre environ 0,4 % sans jamais fumer, en l'absence d'autres causes de décès.

Peto et al., 2000

15 à 30

fois plus de risques d'avoir un cancer du poumon ou d'en mourir pour les personnes qui fument.

CDC

26 % contre 61 %

des hommes survivent de 25 à 79 ans en fumant, contre ceux qui n'ont jamais fumé (38 % contre 70 % chez les femmes). Les fumeurs perdent plus de dix ans d'espérance de vie.

Jha et al., 2013

2 sur 3

Jusqu'à deux fumeurs sur trois qui continuent de fumer mourront de leur tabagisme.

Banks et al., 2015

10, 9, 6, 3

années d'espérance de vie gagnées en arrêtant de fumer à 30, 40, 50 ou 60 ans, par rapport à qui continue.

Doll et al., 2004

Les limites du jeu

Un modèle simplifie pour faire comprendre. Voici ce que celui-ci laisse de côté, et ce qu'il ne faut surtout pas lui faire dire.

Un modèle, pas un calculateur de risque

Le modèle de Léo reproduit quelques chiffres moyens d'études menées chez des hommes, surtout au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il ne dit rien du risque d'une personne réelle, qui dépend de la quantité fumée, de l'âge du début, du sexe, de l'époque, du pays et de bien d'autres facteurs.

Le jeu sait ce que la médecine ignore

Dans le jeu, chaque décès est rangé dans une case : cancer du poumon, autre maladie due au tabac, autre cause. Dans la réalité, on ne peut pas savoir si l'infarctus d'une personne précise vient du tabac. On sait seulement combien de décès en plus le tabac provoque dans un groupe.

Arrêter n'est pas un bouton

Dans le jeu, Léo arrête du jour au lendemain. Dans la réalité, la dépendance à la nicotine rend l'arrêt difficile et demande souvent plusieurs tentatives. Tabac info service accompagne gratuitement au 39 89 (prix d'un appel normal).

Des dés indépendants

Chaque risque a son propre dé, sans lien avec les autres. Dans la vraie vie, les risques se tiennent : les conditions de vie, le stress ou l'entourage pèsent à la fois sur le tabagisme et sur la santé.

« Mêmes dés », une expérience de pensée

Garder les dés en changeant un choix suppose que le hasard d'une vie existe indépendamment de nos décisions. C'est une convention commode pour penser la cause, pas une description du monde.

L'ascension est inventée

Ses probabilités sont fictives et ne doivent guider aucune course réelle. En montagne, écoutez les guides, les gardiens de refuge et les bulletins de Météo-France.

Glossaire

Les mots du hasard, pour parler la même langue en atelier

Probabilité
Nombre entre 0 et 100 % qui dit à quel point un événement est attendu. 30 % : dans un grand nombre de situations identiques, l'événement arrive environ trois fois sur dix.
Hasard
Ce qui fait varier l'issue quand les choix sont identiques. Dans le jeu, ce sont les dés ; dans la vie, tout ce qu'on ne contrôle pas et qu'on ne connaît pas.
Déterminisme
L'idée que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Appliquée à une seule personne, elle fait croire qu'une cause qui n'a pas « marché » n'en est pas une.
Cause probabiliste
Un facteur qui augmente la probabilité d'un effet sans le rendre certain. Le tabac est une cause probabiliste du cancer du poumon.
Risque absolu
La proportion de personnes touchées dans un groupe : 16 sur 100, par exemple.
Risque relatif
Le nombre de fois où un risque est plus élevé dans un groupe que dans un autre : « 30 fois plus ». Il ne dit rien du nombre de personnes touchées.
Fréquence naturelle
Dire « 16 personnes sur 100 » plutôt que « 16 % » : une présentation plus facile à se représenter, comme les tableaux de pastilles du jeu.
Loi des grands nombres
Plus on répète une expérience au hasard, plus la fréquence observée se rapproche de la probabilité.
Contrefactuel
Ce qui se serait passé si une seule chose avait été différente. Dire qu'une chose en a causé une autre, c'est souvent dire que sans elle, l'effet ne serait pas arrivé.
Biais du résultat
La tendance à juger une décision d'après son issue plutôt que d'après ce que l'on savait au moment de décider.
Moyenne (espérance)
La valeur moyenne qu'on obtiendrait en répétant la même décision un très grand nombre de fois.
Erreur du parieur
Croire qu'une série de tirages rend un résultat « dû ». Des dés indépendants n'ont pas de mémoire.

Références

D'où viennent les chiffres et les notions

  1. Baron, J. et Hershey, J. C. (1988). Outcome bias in decision evaluation. Journal of Personality and Social Psychology, 54(4), 569-579. Consulter
  2. Tversky, A. et Kahneman, D. (1971). Belief in the law of small numbers. Psychological Bulletin, 76(2), 105-110. Consulter
  3. Holland, P. W. (1986). Statistics and causal inference. Journal of the American Statistical Association, 81(396), 945-960. Consulter
  4. Hill, A. B. (1965). The environment and disease: association or causation?. Proceedings of the Royal Society of Medicine, 58(5), 295-300. Consulter
  5. Hitchcock, C. (2018). Probabilistic causation. Stanford Encyclopedia of Philosophy (révision du 9 mars 2018). Consulter
  6. Galesic, M., Garcia-Retamero, R. et Gigerenzer, G. (2009). Using icon arrays to communicate medical risks: overcoming low numeracy. Health Psychology, 28(2), 210-216. Consulter
  7. Peto, R., Darby, S., Deo, H., Silcocks, P., Whitley, E. et Doll, R. (2000). Smoking, smoking cessation, and lung cancer in the UK since 1950: combination of national statistics with two case-control studies. BMJ, 321(7257), 323-329. Consulter
  8. Doll, R., Peto, R., Boreham, J. et Sutherland, I. (2004). Mortality in relation to smoking: 50 years' observations on male British doctors. BMJ, 328(7455), 1519. Consulter
  9. Jha, P. et al. (2013). 21st-century hazards of smoking and benefits of cessation in the United States. New England Journal of Medicine, 368(4), 341-350. Consulter
  10. Banks, E. et al. (2015). Tobacco smoking and all-cause mortality in a large Australian cohort study. BMC Medicine, 13, 38. Consulter
  11. Birge, M., Duffy, S., Miler, J. A. et Hajek, P. (2018). What proportion of people who try one cigarette become daily smokers? A meta-analysis of representative surveys. Nicotine & Tobacco Research, 20(12), 1427-1433. Consulter
  12. Bonaldi, C., Boussac, M. et Nguyen-Thanh, V. (2019). Estimation du nombre de décès attribuables au tabagisme, en France de 2000 à 2015. Bulletin épidémiologique hebdomadaire, n° 15, Santé publique France. Consulter
  13. Centers for Disease Control and Prevention (2024). Lung cancer risk factors. CDC. Consulter

Ce jeu s'utilise en atelier

Le parcours en huit étapes tient en une heure. En classe, donnez à tout le monde le même numéro de dés : les écarts entre élèves ne viendront alors que de leurs choix. Donnez ensuite les mêmes choix et des dés différents : les écarts ne viendront plus que du hasard.