Forum philosophique · UIAD de Grenoble

Les échelles de valeurs du vivant

Trois exposés autour du vivant, de la sentience et de ce qui mérite d'être protégé.

Avec Yves Bonnardel, Aurélien Barrau et Marina Aletheia

📅 28 mars 2026📍 Europole, Grenoble🕑 58 min🎙️ Trois exposés
Logo de l'UIAD, Université Inter-Âges du DauphinéUn événement deUIADUniversité Inter-Âges du Dauphiné, Grenoble

Autour de la table

Les intervenants

Trois regards sur le vivant, la sentience et notre rapport au monde.

Yves Bonnardel

Yves Bonnardel

Philosophe

Figure de la pensée antispéciste, compagnon de route des Cahiers antispécistes. Il défend la sentience, la capacité à ressentir, comme seul critère moral pertinent, contre une écologie qui sacralise le « vivant ».

Aurélien Barrau

Aurélien Barrau

Astrophysicien

Astrophysicien, professeur à l'Université Grenoble Alpes. Ici, il déplace la question du vivant vers la poésie, la beauté et la critique de la domination.

Marina Aletheia

Marina Aletheia

Neurophysicienne

Cofondatrice de Mythodologie, esprit critique et médiation des savoirs. Elle interroge le productivisme, le mérite et le soin dû aux plus vulnérables.

Déroulé

Le fil de la rencontre

  1. 00:01
    Yves Bonnardel
    L'antispécisme : critique de la primauté du « vivant », défense de la sentience comme critère éthique.
  2. 20:48
    Aurélien Barrau
    Lectures poétiques et politiques (Luxemburg, Césaire, Fanon, Darwich) : colonialisme, domination et primauté de la beauté.
  3. Après la pause
    Marina Aletheia
    Productivisme et oisiveté, critique du mérite, violences faites aux femmes, éco-anxiété.

Les passages

Ce qui s'est dit

Chaque exposé est écoutable séparément. Dépliez la transcription pour suivre le texte.

Yves Bonnardel

Yves Bonnardel

00:01 – 20:34

Philosophe

0:00
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00:01Oui, je veux faire moi une sorte de présentation qui va un petit peu à rebours du thème de ce petit colloque, au sens où il s'agit d'une critique de la primauté qui est donnée à la notion de vivant, une critique aussi de la confusion qu'on fait sans cesse entre vivant et sentient, et je vais essayer aussi de développer comment l'invocation du vivant sert très souvent à invalider la sentience et l'importance éthique de la sentience.

00:42Bon, je suis effectivement antispéciste, et ça veut dire que je suis en faveur d'un changement civilisationnel. Je suis pour qu'on cesse de considérer que c'est l'humanité d'un individu qui est le critère fondamental pour considérer les intérêts de cet être, et qu'en fait, le critère fondamental, ce doit être la sentience.

01:06Et ce n'est pas un critère qui est du même style, d'ailleurs ; c'est un critère tout à fait autre, je pense. C'est simplement que… la sentience, ça désigne la capacité d'un être à ressentir des sensations et à ressentir des émotions. C'est une forme de conscience, tout bonnement, la sentience.

01:30C'est à partir du moment où un être est capable de ressentir des sensations et des émotions, que sa vie peut se passer bien ou mal. C'est-à-dire que, pour lui, elle peut se passer bien ou mal. Il peut en pâtir, en souffrir, ou il peut au contraire s'épanouir, éprouver du plaisir, etc. Il peut obtenir satisfaction ou au contraire vivre des expériences extrêmement pénibles.

01:53Et c'est à partir du moment où un être peut ressentir comme ça sa vie subjectivement, avoir des expériences vécues, qu'on peut dire qu'il a des intérêts à défendre. Et donc en fait, la sentience, c'est la condition nécessaire, et aussi suffisante, pour être intégré dans la sphère de la considération morale. L'humanité, c'est un critère qui est arbitraire à ce niveau-là.

02:24L'humanité, ça désigne quelque chose d'assez flou et qui n'entretient pas de rapport direct avec la question de comment on doit traiter quelqu'un. Mais par contre, prendre en compte les intérêts de quelqu'un, ce qui est un peu le fond même… la définition même de l'éthique, c'est évidemment quelque chose qui doit être en lien avec le fait que cet être ait des intérêts à défendre ou non.

02:56Donc moi, je défends effectivement le fait que la sentience soit le critère fondamental de l'éthique et qu'il faille opérer un switch civilisationnel et passer d'une société… d'une civilisation humaniste, à une civilisation que j'appelle sentientiste ; c''est-à-dire, fondée sur la prise en compte de la sentience des individus ; c'est-à-dire, en fait tout bonnement, fondée sur la prise en compte de ce que vivent les individus.

03:24Et évidemment, pas une prise en compte neutre, mais une prise en compte visant à augmenter les capacités de jouir de la vie des êtres qui peuvent jouir de la vie, et essayer de lutter contre tout ce qui est souffrance, détresse, etc. Le spécisme, c'est cette distinction, qu'on retrouve dans l'humanisme, qui fait cette discrimination fondée sur l'espèce, qui fait qu'on va considérer que les humains valent quelque chose en eux-mêmes parce qu'ils sont humains, qu'ils appartiennent à l'espèce humaine et que les animaux, eux, ne comptent pas parce qu'ils ne font pas partie de l'espèce supérieure, l'espèce humaine, l'espèce élue.

04:13C'est, je pense… on peut le décrire comme un ordre de domination, un système social de domination. Comme on peut dire que le racisme est un ordre social de domination, comme on peut dire que le sexisme ou le patriarcat est un système ou un ordre social de domination, c'est une façon de se représenter les choses qui est critiquable, qui a de… certaines limites, mais qui permet de rendre compte du fait que c'est quelque chose qui est transversal, qui est un sous-bassement de notre société, qui structure notre société, qui est transversal à un peu tous les domaines de notre société et qui informe un peu tous ces domaines-là.

04:51Le spécisme, c'est ce qui fait que les humains sont reconnus comme des personnes et les animaux comme des choses, par exemple. Que dans le langage, un couteau qui sert à tuer un cochon, c'est un outil, mais un couteau qui sert à égorger un humain, c'est une arme, etc. On le retrouve comme ça dans le moindre détail de notre perception des choses. Et je pense que c'est, quand je dis que c'est un soubassement de notre civilisation (évidemment notre civilisation, elle est complètement, en étant humaniste, elle est complètement centrée sur les humains et sur cette distinction humain-animaux), mais je pense aussi que nos représentations globales, qui opposent l'humanité d'un côté et la nature de l'autre, procèdent du spécisme.

05:38Cette distinction humanité-nature est en soi une distinction spéciste et elle est absolument omniprésente et fondamentale dans les représentations de notre civilisation. Et quand je parle d'ordre de domination, je parle donc de systèmes sociaux structurés, de structures, et je pense qu'un point fondamental qui est commun à toutes les dominations, c'est la volonté de démentaliser, désubjectiver les dominés.

06:10Et c'est quelque chose qu'on retrouve dans les discours racistes, dans les discours sexistes, dans les discours âgistes, dans les discours validistes… et qu'on retrouve évidemment dans les discours sur les animaux, qu'on va considérer comme des sous-êtres, mais des sous-êtres parce qu'ils n'ont pas une subjectivité réelle. On cherche par tous les moyens de les désubjectiver, les démentaliser.

06:36Et l'idée de nature joue un rôle extrêmement important là-dedans, parce que dans nos représentations, on a une nature… (alors, qui n'est pas l'idée de nature qui est critiquée par exemple par les écoféministes, qui est l'idée de nature un peu scientifique, mécaniste, etc.), mais l'idée de nature qu'on a spontanément dans notre civilisation, dans notre imaginaire, etc. C'est, telle qu'on l'utilise un peu tous les jours dans le langage, c'est l'idée d'un ordre naturel.

07:10Une sorte de totalité qu'on imagine volontiers comme une sorte d'entité finalisée. Et en fait, c'est cette entité finalisée qui va être d'une simple façon investie d'une pseudo-sentience, on lui prête donc une finalité, elle aurait un dessein qu'elle réaliserait à travers les éléments naturels. Et les animaux ne sont plus perçus que comme des parties de la nature, des éléments de la nature, qui sont fonctionnels par rapport à la totalité.

07:38C'est des rouages, on va les aborder par leur rôle dans les écosystèmes, etc. On va considérer que c'est des organismes qui sont mus par des instincts. Et ça, c'est un ressort assez essentiel de la démentalisation, c'est-à-dire qu'on ne leur reconnaît pas une véritable subjectivité, mais on considère que c'est des sortes d'automates agis par des instincts. Mais comme les femmes étaient considérées comme agis par leur utérus : c'est-à-dire que leur subjectivité était une sorte de fausse subjectivité, c'était une subjectivité fonctionnelle au service d'une sorte de destin biologique, de rôle qui leur était attribué.

08:20Et comme dans les discours racistes, on avait tendance à considérer, par exemple, que la subjectivité des esclaves noirs était une subjectivité au rabais, que c'était des êtres corporels, essentiellement, soumis à des pulsions, et donc dont la subjectivité était en fait dépendante du corps, contrairement à la subjectivité des dominants, qui avaient une subjectivité libre.

08:42Les dominants sont perçus comme maîtrisant leur corps et comme étant propriétaires de leur corps. Ils ont un corps. Et par là même, comme étant… se maîtrisant eux-mêmes, étant propriétaires d'eux-mêmes, pouvant être propriétaires du monde. Et les dominé-es, de façon générale, sont perçu-es comme étant esclaves de leur corps (encore une démentalisation, une désubjectivisation), et étant esclaves de leur corps, iels ne s'appartiennent pas, et donc iels peuvent être approprié-es.

09:11On a ce schéma-là, général, qui parcourt 2500 ans de civilisation occidentale. Les premières transcriptions un peu formelles datent de Aristote, il y a 2500 ans, qui est assez clair, qui va vraiment formuler ce que c'est que l'idée de nature et qui, d'emblée, va opposer la nature des hommes libres aux différentes natures des approprié-es… et qui va mettre dans le même sac, à ce niveau-là, effectivement, les esclaves, les femmes, les enfants et les animaux.

09:45Donc, quand apparaît l'idée de nature, d'emblée, elle va être utilisée pour justifier les dominations et à travers, notamment, l'idée d'une nature spécifique, démentalisante, des approprié-es. Et c'est une idéologie qui va perdurer à travers les siècles. Elle va perdurer en changeant. L'idée de nature a beaucoup changé en 2500 ans.

10:07Mais elle a sans cesse servi à démentaliser les groupes appropriés, et tout particulièrement, les animaux. À tel point que, je pense, on peut considérer un peu la domination humaine sur les autres animaux comme une sorte de domination cadre. Une domination qui fournit son cadre, et notamment avec l'opposition humanité-nature, aux autres types de domination. Récemment, Koutar Harchi, qui est une sociologue qui a écrit Ainsi l'animal et nous, et qui, d'habitude, bosse beaucoup sur le racisme, a parlé d'ordre zoosocial pour exprimer comment notre société est fondée sur la distinction fondamentale entre des êtres qui sont humanisés et qui, maintenant, tendanciellement, comprennent de plus en plus l'ensemble des humains, et, de l'autre côté, des êtres qui sont animalisés et qui comprennent, évidemment, les animaux, mais aussi,

11:04au fil de notre histoire, ont compris énormément de catégories humaines qui étaient variables évidemment au fil des époques. Aujourd'hui, on a… enfin, aujourd'hui, depuis une dizaine d'années, l'idée de nature commence à être attaquée de toutes parts. Et, par ailleurs, les progrès de l'éthologie montrent que les animaux, eux-mêmes, ont une subjectivité qui est similaire à la nôtre.

11:34L'éthologie, en fait, a rompu avec des siècles d'études des animaux, en commençant à utiliser les mêmes concepts de subjectivation que pour les humains. Maintenant, on parle des animaux en parlant d'émotions, en parlant de désirs, et en nommant ces émotions, en nommant ces désirs ; on parle aussi de culture, etc. C'est-à-dire que la démentalisation qui était opérée est en train de céder du terrain, même si, malheureusement, les gens continuent d'adhérer à l'idée que les animaux font partie de la nature, quand les humains font partie de l'humanité.

12:11C'est-à-dire qu'ils continuent à opérer cette coupure fondamentale entre deux règnes dans la réalité, qui seraient étanches… et continuent de rejeter les animaux dans la case nature. Malgré le fait que l'éthologie intègre de plus en plus les animaux dans la même sphère que l'humanité, en leur reconnaissant les mêmes qualités subjectives. Mais donc… cette façon d'invalider la subjectivité des animaux, elle a commencé à entrer en crise.

12:51Il y a, je dirais… ça fait à peu près 25 ans que le processus est en cours. Je trouve qu'il est très lent, qu'il est beaucoup trop lent. Et comme je le disais, on continue de ranger les animaux dans la case nature, alors que maintenant, c'est très clair que c'est des êtres qui, comme les humains, sont intentionnels, qui vont façonner leur environnement de façon intentionnelle, en poursuivant des buts qui leur sont propres.

13:13Et qui leur sont personnels, et pas simplement des sortes de... en suivant des instincts, qui seraient des instincts de leur espèce, qui seraient la manifestation de leur espèce en eux. Mais quand même, il y a une brèche énorme qui s'est ouverte dans l'idéologie spéciste traditionnelle qui existait et qui tenait depuis 2500 ans. Et c'est précisément le moment où on a vu apparaître, il y a à peu près 25 ans, les discours sur la sentience des végétaux.

13:43Alors, on ne l'appelle pas la sentience des végétaux, en général, mais on va parler de l'intelligence des végétaux, de la sagesse des végétaux, etc. C'est des discours qui (on en a parlé ce matin, on parlait de Stefano Mancuso, etc.), qui sont relayés par certains scientifiques. Mais en fait, moi j'ai lu Mancuso, il n'y a rien qui tient dans ce qu'il raconte. Quand on lit Mancuso, il n'y a pas d'argument réel, de type scientifique, pour parler d'une sentience des plantes.

14:17Il se contente de plaquer des termes qu'on dit anthropomorphiques sur des processus de réactivité des plantes, en plaquant donc des termes (je dis anthropomorphiques, mais c'est en fait des termes sentiomorphiques ou zoomorphiques), c'est des termes qui sont… qui mettent de l'intention dans des processus, des processus biologiques, mais qui s'expliquent fort bien par les processus de l'évolution darwinienne, sans faire intervenir aucun type de sentience.

14:53Et donc on a ce type de discours qui ont éclos, qui ont pris de l'importance il y a environ 25 ans. À l'époque, il y avait Jean-Marie Pelt qui diffusait beaucoup ces idées-là. Maintenant, il y a pas mal d'autres gens qui ont pris le relais, mais c'est des... je pense que cette vague d'intérêt pour la sentience des plantes, pour une pseudo-sentience des plantes, c'est une vague qui s'explique en grande partie par le refus d'accorder de l'importance à la sentience des animaux, de reconnaître une pleine sentience des animaux et surtout de reconnaître l'importance morale que revêt la sentience.

15:36L'effet qui est... ça produit plusieurs effets, cette histoire de sentience des végétaux. D'une part, l'idée, si les végétaux sont sentients, alors on ne peut rien faire : les animaux sont sentients au milieu de plein d'autres êtres. On ne peut pas cesser de manger des végétaux, donc on ne va pas non plus cesser de manger des animaux, par exemple. Il y a une sorte de mise à niveau comme ça. Mais par ailleurs, les gens sont bien conscients que cette sentience des végétaux est en fait une sorte de pseudo-sentience, que ce n'est pas une vraie sentience.

16:07Car ça n'arrive jamais que les gens qui parlent de la sentience des végétaux parlent aussi des conclusions éthiques qu'on devrait en tirer. Moi, je n'entends jamais des gens qui disent « Ah oui, mais… et le cri de la carotte ? » pour dire autre chose que « Vous nous parlez de la souffrance des animaux, mais c'est la même chose, on ne devrait pas en tenir compte. »

16:28Les gens ne nous disent jamais « Le cri de la carotte… il faut qu'on prenne au sérieux la sentience des végétaux pour en tirer des conclusions et qu'on cesse de les faire souffrir. » Parce qu'ils n'y croient pas vraiment. L'argument de la sentience des végétaux n'est brandi pratiquement uniquement… Déjà ? AnimationNon, non, il te reste deux minutes. Je ne t'ai pas prévu que ça sonne comme ça. Non, tu as deux minutes, trois minutes.

AnimationNon, non, il te reste deux minutes. Je ne t'ai pas prévu que ça sonne comme ça. Non, tu as deux minutes, trois minutes.

16:51Ah bon, mais ce n'est pas beaucoup, ça. Ça passe vite... Bon, ça, c'était une chose. Mais ce que je voulais dire, c'est qu'il y a une seconde vague qui est arrivée il y a une dizaine d'années avec la question du vivant, où il se passe la même opération. C'est-à-dire que plein de gens sont mis à parler du vivant à la place de l'idée de nature, mais finalement en remettant en place un modèle qui est très similaire au modèle de la nature, visant lui aussi à invalider la sentience des animaux, à la noyer dans une sorte de vague sentience du vivant.

17:32Et, ce faisant, à annihiler, détruire le sentiment que ça a une importance à un niveau éthique. Et par exemple, la discussion de ce matin avec Dominique Bourg, c'était typique de la façon de présenter la question du vivant, où sans cesse, il y a la tendance à ce que j'appelle le sentientiser, c'est-à-dire à lui donner des caractéristiques liées à la sentience : le fait de viser des objectifs,

18:03le fait de penser, d'avoir des stratégies, etc. Il se trouve que dans notre langage courant, que ce soit pour les plantes ou pour le vivant, on a sans cesse ce travers-là : « les plantes… », on va dire : « les plantes ont soif, elles souffrent de la sécheresse », etc. Et par rapport aux bactéries, on va adopter des types de langages qui sont du même style et qui aboutissent aux mêmes effets.

18:28Et donc en fait, c'est une pente tout à fait naturelle, d'une certaine façon, d'accorder de la sentience à des êtres vivants qui ne sont pas sentients. Mais ça a un effet extrêmement nuisible au niveau éthique par rapport à cette question de la sentience. Alors Yves, on peut peut-être préciser qui était la personne qui a interdit ? Je disais que c'était Dominique Bourg.

18:54Oui, oui, j'ai précisé. Ah oui, Dominique Bourg, c'est un philosophe très influent dans les sphères de l'écologie. Ah oui. Oui, la question avait déjà été posée, cette question du rôle de l'instrumentalisation de la question du vivant contre la sentience avait déjà été posée ce matin, par une autre personne que moi, qui est aussi une personne qui avait créé les Cahiers antispécistes dans les années 90.

19:28C'est important de préciser ça, c'était le fondateur des Cahiers antispécistes qui avait pris la parole ce matin. Oui, qui est David Olivier. David Olivier, voilà. J'en profite pour préciser, d'ailleurs, recommander la lecture de cet ouvrage, collectif, avec plusieurs auteurs, mais ouvrage d'Yves Bonnardel, La Révolution antispéciste, c'est un ouvrage vraiment excellent, très pédagogique, très clair, et qui incarne, d'une certaine manière, une sorte de mea culpa universitaire : la question antispéciste est restée en marge de l'université jusqu'à aujourd'hui, et il fallut attendre 2018… 2015 pour que ça commence un peu… Il est vraiment très bien construit, il aborde le sujet dans un style clair…

L'animation présente « La révolution antispéciste » d'Yves Bonnardel, puis passe la parole.

Aurélien Barrau

Aurélien Barrau

20:48 – 41:19

Astrophysicien

0:00
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20:48Bonjour. Donc, merci beaucoup pour cette invitation. J'avoue que j'ai un peu honte d'être parfois, et même assez souvent, convié à m'exprimer sur des sujets pour lesquels je suis parfaitement illégitime. Donc, ça n'a pas raté aujourd'hui. Mais je ne parle pas ici de légitimité académique ou universitaire, qui ne m'intéresse pas du tout. Je parle de celle du vécu, du sensible, de l'expérience pleine et entière de la brutalité qu'on gagne.

21:18Alors, durant ces 20 minutes, si vous le permettez, qui me sont octroyées, je vais surtout donner la parole à d'autres. Je vais lire des textes. Je vais être le passeur et rien de plus. Et parce que nous sommes à une rencontre philosophique, je vais, à dessein, choisir des textes poétiques ou politiques, parce que tout échoue, et par conséquent, je crois que tenter de faire violence aux attentes, c'est plutôt une bonne idée.

21:42Alors, la question du statut des animaux qui est censé nous rassembler ici a eu, pour moi, une valeur très forte. C'est fondamental. Je pourrais résumer ce qu'il y a, je pense, à en dire par quelques mots de Rosa Luxemburg. Il y a quelques jours, un véhicule chargé de sacs est entré dans la cour. Le chargement était si lourd et montait si haut que les buffles n'arrivaient pas à passer le seuil de la porte cochère.

22:13Le soldat qui les conduisait se mit à les frapper violemment à l'aide du manche de son fouet, avec un sourire mauvais. Et il se dit, il se remit à les frapper encore plus fort. À la fin, les bêtes donnèrent un coup de collier et réussirent à franchir l'obstacle, mais l'une d'elles saignait. Ce nitschka. La peau du buffle est tellement épaisse, tellement résistante que c'est devenu un proverbe.

22:37Et là, elle avait éclaté. Pendant qu'on déchargeait le véhicule, les buffles restaient totalement immobiles, épuisés, hébétés. Et celui qui saignait regardait droit devant lui. Avec un air d'enfant, il se sentait en train de se faire enlever. Il se sentait en pleurs sur son visage sombre et ses yeux noirs, si doux. C'était exactement l'expression d'un enfant qu'on aurait puni très durement et qui ne savait pas pourquoi, ni comment échapper à la torture.

23:06J'étais devant lui. L'animal me regardait et des larmes coulaient de mes yeux. C'était Célar. Fin de citation. Alors tout cela, je veux dire l'établissement de ce lien magique avec le buffle, de cette connivence secrète et sacrée qui passe ici par les larmes, je crois qu'on ne peut plus le repousser à deux mains. Il est toujours déjà trop tard, dirait Derrida, pensant l'animal que donc il est.

23:36Et pourtant. Et pourtant, les dernières années, comme une gigantesque éjaculation mihéiste, comme une déferlante dubrice nécrophile, comme une exhibition de hider veule, n'en finissent pas de nous rappeler que nous ne parvenons pas à la fin. Nous ne parvenons même pas au plus simple, au plus intuitif, au plus proche, au plus organique. Nous ne parvenons même pas à instaurer cette infime de continuité avec les autres humains, avec celles et ceux qui nous ressemblent tellement et au-delà, qui sont si beaux de leurs différences.

24:16Alors bien sûr, ce n'est pas nouveau. L'histoire de l'Europe est celle du colonialisme. Il n'a jamais disparu. Mais il se montre à nouveau, avec cette fierté arrogante, cette fatuité suffisante, qui effraie et écoeure quand elle ne tue pas. Je vais vous lire. Quelques mots écrits par un soldat français, un appelé du contingent pendant la guerre d'Algérie. La sale guerre, durant laquelle nos grands-parents, pour certains, exterminaient ou torturaient les autochtones qui avaient le tort de vouloir vivre sur leur propre terre après plus d'un siècle d'acculturation, d'injustice, d'exploitation, d'humiliation, de spoliation et de massacre.

25:00Voici donc ce qu'écrivait Bernard Ponty, soldat de l'armée coloniale. La linière algérienne met en face des exigences de la vie, de la mort, du temps et du sang. Elle oblige à être sincère et pas seulement lucide. Trois soldats du contingent s'apprêtaient à brûler au fer rouge un vieillard arabe qui refusait d'entrer dans une cuve où on devait l'enfermer 15 jours durant, sans manger, ni boire, sans renouvellement, dans une chaleur d'environ 45 degrés.

25:31Il y avait d'autres arabes à l'intérieur de la cuve, 10 ou 12. Quand ils sortiraient, anéantis, l'ocs humaine, la garde prétorienne, les défenseurs de l'Occident, pourraient les torturer à loisir, afin de leur tirer quelques secrets de rebelles. Le nerf de la guerre, ce n'est pas l'or, c'est l'oubli. Il y a un crime qui s'appelle le silence. Nous tuons des abeilles, une abstraction avec des chiffres.

26:01Cette terre algérienne chaude et parfois accueillante comme en temps de paix sait, quand le soleil la traverse ou quand les étoiles l'appellent, que les véritables incroyants sont ceux qui s'avouent à eux-mêmes, tout en invoquant Dieu, avoir davantage confiance dans la puissance de l'homme qu'en celle de la grâce. Nos beaux défenseurs de l'Occident auront donc la jeunesse qu'ils méritent, celle de petits fauves sadiques au regard désert.

26:28Entendant le coup de feu, quelques Arabes se sont groupés autour de nous. Des enfants en guenilles posèrent sur nous leurs immenses yeux noirs, ces yeux qui purifient, ces yeux démesurés, qui voient ce que les montagnes, les arbres, le ciel cachent aux adultes, ces yeux brûlants qui masquent l'origine de leur lumière. Et moi, devant ces enfants aux yeux extraordinaires, il m'arrivait de rêver d'un monde qui ne soit pas encore entièrement déshonoré et où je pourrais m'enfuir.

26:59Avec eux. Fin de citation. Alors de quoi parle-t-on ici exactement ? Au-delà du cas particulier, de quoi la colonisation est-elle le nom ? Je crois que ce n'est plus une question parmi d'autres. Je crois que c'est la méta-question de ce temps. Si elle n'est pas abordée maintenant, avec le soin et la solennité qui lui revient, alors que les guerres fleurissent et que le fascisme triomphe, alors que les peuples indigènes sont en ce moment même réifiés et les calomnies éructées, je suis persuadé qu'aucune autre interrogation civilisationnelle ne pourra plus être abordée sérieusement.

27:43Il suffit d'écouter Aimé Cézanne. C'est là une étape de la désillusion des peuples, la survie du colonialisme. À l'heure actuelle, de par le monde, des millions et des millions d'hommes et de femmes continuent à végéter et à mourir, étrasés sous le poids de régimes condamnés par les guerres. C'est l'histoire et qui pourtant refuse de disparaître. Le colonialisme a son origine dans la violence et ne se soutient que par la violence.

28:13Je sais bien qu'on a essayé d'obscurcir cette idée initiale, de la dénaturer. On a voulu faire de la colonisation un aspect de je-sais-quel processus civilisationnel. Mais cette entreprise de mystification a de moins en moins de chances de réussir. Et le meilleur signe de cet échec est le fait que les peuples c'est que même les tenants les plus ardents de la colonisation ont de plus en plus de mal à soutenir le mensonge.

28:41Donnons donc, dit Césaire, la parole à celles et ceux qui soutiennent le colonialisme. M. Sarrault, ministre français des colonies, colonialiste forcené, écrivait les lignes suivantes. Ne risons pas, ne trichons pas. À quoi bon farder la vérité ? La colonisation n'a jamais été un acte de civilisation. C'est un acte de force et de force intéressée. Les peuples qui recherchent dans les continents lointains des colonies et les appréhendent ne songent d'abord qu'à eux-mêmes, ne travaillent que pour leur puissance, ne conquièrent que pour leur profit.

29:17Ils convoitent dans ces colonies des débouchés commerciaux et des points d'appui politiques qui disent civilisation, dites altruisme, utilité aux prochains. La colonisation, dès son origine, n'est qu'une entreprise d'intérêt personnel, unilatéral, égoïste, accomplie par le plus fort sur le plus faible, telle est la seule réalité de l'histoire. Et Césaire commente. J'ai dit colonisation, entreprise de violence, mais c'est même insuffisant.

29:46Il faudrait dire entreprise d'une violence paroxystique, entreprise d'extermination d'un peuple. Certes, toutes les expéditions coloniales n'ont pas réussi partout à liquider les peuples indigènes. Mais nul doute que ce soit là, même si l'événement l'empêche, l'aboutissement de la logique interne de l'entreprise coloniale. Le journal l'Express a publié le texte d'un correspondant de Paris.

30:14Les pays du Commonwealth, comme le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, ne sont peuplés que d'habitants d'origine européenne. Dans tous ces territoires, l'élément aborigène a complètement disparu ou ne subsiste qu'à l'état de vestige. Tout autre est la situation des territoires de l'Union française. Nous n'avons pas eu la chance de faire face à l'extrême-droite.

30:35Nous avons eu la chance de pouvoir procéder à l'extermination totale des habitants, ainsi qu'il a été fait aux États-Unis, au Canada et en Australie. C'est bien, poursuit Césaire, l'extermination, le génocide même, qui est la logique normale de l'entreprise coloniale. Faire place nette, transformer en désert humain les territoires à occuper. Et cela est si vrai que les premiers exemples de guerre totale, ce sont les colonisateurs qui nous les ont donnés.

31:07Là, il n'y a pas de règles pour humaniser. Il n'y a pas de loi à respecter. Il n'y a pas de convention internationale. Il n'y a pas d'armes à interdire. Il n'y a pas de moyens déloyaux à bannir. Le seul mot d'ordre, tuer, exterminer. La guerre coloniale, c'est la guerre à l'état nu. On ne lit pas assez, dit-il, les récits de première main de la colonisation. Les récits des grands promis pionniers qui datent d'une époque où on ne se souciait pas de mentir.

31:39C'est le maréchal Bugeaud qui, en 1840, dans un discours à l'achat, dans la chambre des députés, déclare « Il faut une grande invasion de l'Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Gothes. » C'est le colonel de Montagnac qui s'exclame « Vive la Mauricière, ce jeune général qui va dénicher les Arabes jusque dans leur repère à 25 lieues à la ronde et leur prend absolument tout ce qu'ils possèdent, leurs femmes, leurs enfants et leurs propos. »

32:06C'est le comte d'Hérisson qui rappelle ses souvenirs nostalgiques dans les termes suivants « Pour chasser les idées noires, qui m'assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais des têtes d'hommes, et je me sens mieux. » On pourrait ajouter les mots du général Changarnier évoquant l'agréable distraction qu'il offre parfois à ses soldats en les laissant radier pour le plaisir de paisibles villages, tuer tout le monde, après avoir joué à torturer ou violer pour sauter.

32:40La guerre coloniale conclut Césaire. Dans toute son horreur, dans toute sa vérité, la voilà. Fin de citation. Je crois que ce qu'il évoque ne devrait pas nous surprendre. Je crois que la valeur des colonisés pour nous n'est pas faible, n'est pas nulle. Je crois qu'elle est négative pour les Occidentaux. Pour s'accommoder de tant de mal, il faut bien quand même que l'inconscient collectif blanc est intégré dans les baffons hémétiques de ces refoulés, de ces gangréneux, que ces gens étranges aux coutumes mystérieuses, moins il y en a, mais on se porte.

33:22Voilà, je crois, la vérité. Et c'est un peu finalement ce que nous apprend le moment Trump. Attention, j'ai les divergences de vue avec les orateurs et oratrices de ce matin. Je crois que c'est trop facile de détester ce vieux mâle ventripotent, stupide et vulgaire, devenu roi de l'Occident. Comme si la tête de l'Occident était un accident de l'histoire ou une anomalie de nos sociétés.

33:49Je crois tout au contraire qu'il est l'aboutissement logique et le reflet très fidèle de ce que nous sommes. Nouvelle blessure narcissique, donc. Pardon, mais Trump nous ressemble. Il est à l'image de la politique occidentale. La seule nouveauté réelle, c'est qu'il le montre. Et que donc, nous ne pouvons plus faire semblant de ne pas savoir qui nous sommes. Et que donc, nous ne pouvons plus le faire.

34:16Le problème, ce n'est pas que Trump l'exhibe, c'est que l'Occident le fasse. Tout en lui, tout en nous, le cri, le hurle, le transpire et le vomit, il n'y a que du rapport de domination. Il y a quelques jours, vous avez vu peut-être, il expliquait avec un sourire sadique que son chef d'état-major justifiait le fait de tuer les marins iraniens en coulant leur bateau par le simple argument que c'était plus drôle de faire comme ça.

34:47Abjad ? Oui, bien sûr, mais honnête. Croyez-vous que cela n'arrive pas sans Trump ? Ailleurs que chez Trump ? Croyez-vous que les victimes de l'impérialisme occidental ne savaient pas déjà tout cela ? Croyez-vous que les massacrés et génocidés n'avaient pas fait l'expérience de tout cela ? Trump nous oblige à ne plus avoir le droit de faire comme si nous ne savions pas. Trump nous force à assumer.

35:15Alors bien sûr, il y a une dimension logique, qu'est-ce qui fonctionne ? Une dimension éthique, qu'est-ce qui est juste ? Mais je crois que le cœur de l'interrogation doit maintenant, et paradoxalement peut-être, devenir esthétique. Parce que nous voyons très bien, mieux que jamais, que la seule vraie règle du jeu des puissants, c'est que ce qui est considéré comme acceptable sera redéfini au gré des besoins.

35:39On le voit tous les jours. Les pires mensonges sont relayés, amplifiés et ingérés. On peut, on doit, le déplorer, mais pas l'ignorer. Que ce soit factuellement faux ou intenable dans le long terme, que ce soit fondamentalement immoral et en contradiction patente avec les principes, par ailleurs énoncés la main sur le cœur par les maîtres, dans les faits, ça n'a aucune importance.

36:07Ça ne pose pas le moindre problème tant que ça sert le dominant. C'est ça, la vraie règle du jeu. Et je crois donc qu'il faut revenir au seul levier encore efficace, étonnamment peut-être, celui que j'appellerais l'esthétique. Parce que personne n'a envie d'être laid, pas même les despotes. Et cette révolution, il n'appartient qu'à nous de la mener, surtout bien sûr si on la pousse dans sa dimension systémique et politique.

36:32Et c'est pas du tout pour moi une lubie de bobos, un truc éthéré et intellectualisant. C'est très radical, c'est prendre le mal à la racine. C'est commencer par la troisième critique, celle où finalement tout se joue. Ça, c'était la petite allusion philosophique pour que l'audience s'y retrouve un peu. Sur cet octaire, il y a ce qui mérite de vivre, écrivait le poète Mahmoud Darwish.

37:02À nous de décider ce que nous souhaitons ou non, voire concerné par ces mots. Il avait entre autres en tête l'odeur du pain à l'aube, le commencement de l'amour, l'air de sur une pierre, les nuages qui imitent une volée de créatures, la peur, qui imite les chansons aux tyrans. C'est assez beau, je crois. La réponse ne sera sans doute pas unanime, mais je voudrais que la question le devienne, qu'elle soit maintenant notre question.

37:31Que le verre de Darwish devienne la question universelle et obsessionnelle, qu'elle soit sur toutes les lèvres et prioritaire à tout autre. Que la seule chose sérieuse soit maintenant pour nous le verre de Darwish. Alors je vous propose de ne pas cesser d'y penser avant d'y avoir répondu. Et pour vous, sur cette terre, qu'est-ce qui mérite de vivre ? À quoi bon chercher à savoir si ce temps de guerre, d'oppression, d'oubli, de machines sans âme, de logiciels qui rendent fous, de températures qui brûlent, d'administrations qui détruisent, d'armées qui déciment, de lois qui asservissent, de drones qui mutilent, de cachots qui torturent, d'abattoirs qui exterminent, d'impérialités qui effacent.

38:16Si ce temps peut perdurer encore un peu. C'est pourtant tout ce qui semble nous obséder. Comment faire durer l'orgasme des uns et le martyr des autres encore un peu ? Comment collectivement agoniser quelques années de plus ? Je crois qu'avant d'être faux, parce qu'après tout, l'horreur n'est pas une erreur scientifiquement parlant. Tout cela est surtout extraordinairement moche et pauvre.

38:47La question, me semble-t-il, n'est plus de savoir comment nous pourrions sauver les autochtones, mais plutôt, je crois, de décider si nous acceptons enfin de nous laisser sauver par elles et eux. Fanon l'écrivait. Ne payons pas de tribus à l'Europe en créant des États, des institutions, des sociétés qui s'en inspirent. L'humanité attend autre chose que cette imitation caricaturale et dans l'ensemble obscène.

39:15Pour l'Europe, pour nous-mêmes, et pour toute l'humanité, camarades, il faut faire peau neuve. Et j'ai l'impression que c'est un peu ce que j'ajouterais. S'il y a quelques étrangers dans cette pièce, quelques réfugiés, j'en doute, de grâce, faites-nous l'honneur de ne pas vous intégrer. Témoignez-nous l'amitié de nous offrir un peu de ce contre-modèle que nous manquons tant à imaginer, puisque notre intellect est à ce point nécrosé que, même face à l'insupportable, nous ne parvenons pas à imaginer un ailleurs.

39:51Je vais laisser les derniers mots. Haïdar, Al-Khazali, c'est un poème récent. L'histoire ne retiendra pas qu'il y a dans la ville un amoureux qui ne rêvait que de vivre dans le cœur de sa bien-aimée. Et maintenant, il ignore où se trouve sa tombe pour y planter une rose. J'ai honte de ma poitrine, toujours reliée à des bras et à une tête. J'ai honte de mes jambes qui soutiennent encore un corps intact.

40:24Comme j'ai honte face à une petite fille, qui n'a pas retrouvé la tête de son père pour lui donner le baiser de l'adieu. Et j'ai honte quand je passe tout d'entier devant une femme ramassant les morceaux de ce qui reste de son enfant. Je crois que cette honte, il nous faudrait aussi la ressentir, à condition bien sûr qu'elle devienne performative, à condition qu'elle force une salutaire déchirure dans la matrice de l'Empire, pour qu'elle puisse sentir que quelque chose vacille enfin, comme un kinamène dans l'incohétif de la turbulence.

41:05Merci.

L'animation remercie Aurélien Barrau pour ses lectures et propose une courte pause.

Marina Aletheia

Marina Aletheia

00:00 – 15:48

Neurophysicienne

0:00
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00:00Bien, bonjour. Effectivement, peut-être la pause était une idée intéressante. Pour commencer, j'aimerais d'abord remercier l'UIAD et tout le comité pour l'organisation et l'invitation. Je suis très contente de pouvoir être ici aujourd'hui avec mes amis. Et je ne peux pas n'empêcher de vous raconter une petite anecdote, une contexte. Il y a quelques années, j'assistais à une conférence intitulée « Le végétarisme a-t-il un problème ? ».

00:27Noam Aurélien était l'un des orateurs et celui qui lui succédait en parole avait alors pris le micro en disant « C'est à moi, avec un rire gîné, suivi d'un « ce n'est pas vraiment un cadeau de me faire parler après Aurélien Barraud ». » Alors sans doute le « moi bon » faisait-il référence selon lui à la valeur qu'on accorde au discours, en fonction bien sûr de ce qui est dit, mais aussi de qui le dit et de comment on le dit.

01:00Et peut-être était-il, comme en emprunt doté de toutes les personnes de cette salle, impressionné par les qualités d'orateur d'Aurélien, et s'inquiétait-il de la réception de son intervention et égard à sa formulation. Alors j'avoue m'être moi-même interrogée longuement sur la manière de m'exprimer aujourd'hui, sur la tonalité des locutions à adopter, sur le fait que j'ai eu le temps de me faire un petit peu de temps, le juste équilibre entre la rhétorique qu'on dit fondamentale et celle qu'on dit ordonnementale, surtout lorsqu'on succède à tant d'interventions riantes, comme c'est le cas aujourd'hui.

01:30Heureusement pour moi, et peut-être malheureusement pour vous, la surcharge de travail, les miasmes de mes enfants et mes handicaps multiples ont privé du temps que j'aurais souhaité allouer à préparer mon texte, et m'ont contrainte pour une fois à ne pas être dans l'analyse mais plus dans l'ouverture. Parce que la vision ne peut qu'être différente lorsque l'on est forcé, et de regarder le monde par le bas.

01:54Alors aujourd'hui, j'aimerais parler simplement avec vous, vous dire ma culpabilité d'avoir passé plus d'heures dans mon lit que celles requises par le sommeil, alors même que j'empiète régulièrement sur mon sommeil pour travailler, ma honte d'avoir été improductive, ma rancœur contre ce corps jugé faible, mon malaise de n'exister momentanément que pour être et me remettre, alors probablement qu'avoir souvent entendu que l'oisiveté était mère de tous les vices, n'a pas arrangé l'affaire, alors même que dans l'Antiquité romaine, cette oisiveté est rattachée à l'ossium, qui est synonyme d'inaction tranquille, de repos honorable, de loisirs studieux, de paix.

02:35Elle apparaît au XIIIe siècle associée à la paresse, la fainéantise, à ce qui est vain, ce qui ne sert à rien. Et c'est aujourd'hui ce sens qui est prévaut, et qui nous emmène à croire que ne faire rien, c'est n'être rien. Car l'improductivité est devenue dans nos esprits l'équivalent du vain. Dans cette culture de l'agitation, le productivisme altère nos représentations, le repos est pathologisé, source d'anxiété, l'inactivité suspecte, perçue comme une faiblesse ou même une faute morale.

03:05Cette notion est ancrée si profondément en nous, que ce n'est pas seulement contre le reste du monde qu'il faut lutter, mais contre nous-mêmes. C'est ce même sentiment qui fait vivre le capitalisme, ce système qui repose sur l'accumulation, sur le « toujours plus », ce système qui n'achète pas le travail, ni le fruit ou le produit de travail, ni l'offre du travail, mais sa force.

03:28Cette force dont la caractéristique extraordinaire est d'avoir plus de valeur qu'elle n'en demande en salaire. Dès lors, il est aisé de comprendre que ceux qui la vendent sont exploités, et ceux qui l'achètent non seulement profitent, mais contribuent aux inégalités. Car comment justifier que certains disposent du pouvoir d'acheter la force des autres ? De décider de leurs horaires et activités, de ce qu'ils doivent faire, quand et comment ils doivent le faire ?

03:56Peut-être l'ont-ils mérité ? Certains voudraient me rétorquer. Pourriez-vous m'expliquer ? Comment peut-on mériter de gagner 16 millions d'euros en une journée, comme l'a fait Bernard Arnault en octobre dernier ? En se basant sur le salaire moyen de ses employés, il leur faudrait 308 000 ans, pour y arriver. Peut-être que la femme de Bernard Arnault, Hélène Mercier-Arnault, dont vous avez sans doute entendu parler, n'a pas ces calculs en tête, quand elle explique publiquement qu'être sans-abri est un choix de vie.

04:25Alors sans doute ne serait-elle pas méprisante, mais préfère-t-elle, sur le plan de la vie, se convaincre que sa position est méritée ? Et son opinion rejoint d'ailleurs celle de 70% des Américains qui pensent que les pauvres peuvent, seuls, sans aide, sortir de la pauvreté. Mais pendant ce temps, Michael G. Sandel, qui est un philosophe politique, nous apprend que, dans le segment inférieur des revenus, seul un individu sur 20 peut atteindre le segment supérieur.

04:50Dans ce contexte, les discours des politiques sur la possibilité d'y arriver si on essaie ou si l'on traverse la rue, sont entendus par les 19 individus qui n'ont pas quitté leur pauvreté, comme un reproche de ne pas avoir essayé, ou pas assez. Probablement ignore-t-elle également que les sans-abris d'aujourd'hui sont en grande partie les enfants placés d'hier. Elle leur souhaite heureusement de réussir en eux à trouver la lumière.

05:14Sans doute ignore-t-elle aussi que le terme « méritocratie », qui signifie littéralement la domination des méritants, est apparu pour la première fois en 1958 sous la plume du sociologue et homme politique Michael Young, qui décrivait une dystopie. Dans son ouvrage « The Rise of the Meritocracy », l'auteur de cette sociologie-fiction l'utilisait pour, je cite, « dénoncer les effets pervers du système d'éducation anglais »

05:39et il développait l'idée que, loin d'être un idéal, ce modèle poussé à ses limites engendrerait des situations invivables pour les non-méritants, responsables alors de leur propre sort. Michael Young y détaillait une société dans laquelle les individus situés au bas de la pyramide sociale devenaient incapables de se protéger contre les abus d'une élite autocratique.

06:00Le modèle méritocratique ayant créé une société cauchemardesque pour la population et nuisible pour le lien social, il était tout à fait désespéré que le terme qu'il avait inventé était finalement utilisé à l'inverse de ce qu'il souhaitait dénoncer. Car le mérite n'est pas une affaire de justice, c'est une manière de légitimer le statu quo. Comme le dit Michael J. Sandel, « Le mérite n'est pas un remède à l'inégalité, mais sa justification ».

06:29Ainsi, le philosophe écrit dans son ouvrage « La tyrannie du mérite » qui avons nous fait du bien commun que la conviction méritocratique fait de la solidarité un projet presque impossible. Pour lui, elle n'est pas problématique dans son application, mais dans son principe même. Il dit que façonner une hiérarchie sociale selon le mérite des individus ne supprime pas les inégalités, mais ajoute aux inégalités une suppression des solidarités entre ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué.

06:56En invendrant des attitudes nocives des deux côtés, suffisant c'est les vainqueurs qui pensent qu'ils ne doivent leur position qu'à leur talent. et culpabilité, chez les pardins, pour qui s'ajoute, à la peine d'être en bas de l'échelle, la responsabilité de ne le devoir qu'à eux-mêmes. La responsabilité. C'est ce ressort psychologique qui nous culpabilise, qui perçoit les travailleurs et travailleuses pauvres que de ne pas se rebeller, de conserver une dignité, une respectabilité, en se laissant exploiter, mais distinguer des assistés.

07:31Mais comment pourrions-nous être responsables de ce dont nous héritons ? Nos gènes ? Nos prédispositions ? Notre bonne santé ? Notre cadre familial ? Notre capital ? Comment pourrions-nous être responsables de ce qui est valorisé ou non dans notre société ? Le gain ? Le pouvoir ? La domination ? On survalorise l'argent au détriment du lien, du temps, de l'attention, de l'empathie, de la bienveillance.

07:59Est-ce pour cela que l'on donne moins que le RSA à ces mères dites en congé ? Celles-là même qui n'ont parfois le temps de se nourrir ou de se doucher, qui culpabilisent toute la journée de ne rien produire pour la société, alors même qu'elles sont le monde entier pour leur nouveau-né ? Ces mères dont les compagnons une fois rentrés disent « ça va, t'es à la maison toute la journée ».

08:20Ces femmes dont le corps est sans cesse instrumentalisé, réduits au rang d'objet, d'argument pour une publicité, dont la poitrine sert à vendre des poudres vitalinées, les services d'un plombier ou du café, mais qui doivent se cacher pour allaiter. Allaiter ces nouveaux-nés que l'on tente aussi d'invisibiliser. D'après Alizi, Asilus le Corée, parce qu'il ne correspond pas à ce que souhaite le marché en termes de rentabilité, d'efficacité, de rapidité.

08:46Ces enfants qu'il est acceptable de mépriser, au point d'à certains endroits leur interdire l'accès. Malgré cette démographie qu'il faudrait réarmer, et surtout sans trop déranger. Déranger. Déranger. Voilà le présupposé auquel ces femmes et ces enfants se voient associés, lorsqu'aux violences, si elles sont exposées. Car au pays où la présomption d'innocence est sacralisée, repose sur les victimes le soupçon d'avoir fabulé.

09:16Sinon comment expliquer la valeur à leur parole attribuée, l'inversion de la culpabilité, la responsabilité qui leur est renvoyée, usant habilement de la voix passive sans complément d'objet, pour indirectement les accuser ? Ainsi, les hommes ne violent pas, mais les femmes et les enfants se font violer. Par qui ? Par quoi ? Qui sait ? Peut-être l'ont-ils cherché ?

09:37Dans ma tête résonnent ces mots prononcés à tant de procès. Ceux qui éludent ce qu'il s'est passé. Ceux qui renversent la culpabilité. C'était pour blaguer. Dit ce moniteur d'auto-école qui a agressé sexuellement des dizaines de mineurs en les menaçant de les attacher à un arbre et de regarder les corbeaux les bouffer. « Je pensais qu'elle était ivre-mort. Je ne pouvais pas me douter que c'était son mari qui l'a droguée. »

09:59Dit Mohamed Rafa au procès Mazan pour se justifier. Il ajoutera, et puis vu comment elle était habillée, « Au même procès, Ahmed Temarik explique que sa fille lui faisait la misère à la maison et que sa femme était ménopausée. » Nizar Hamida dira lui que c'était pour se libérer, pas pour violer. Calmez-vous, ça ne va pas. » Ça va bien se passer. On peut être jugé, condamné, mais de la France rester la fierté.

10:23Vous pensez que c'est exagéré ? Que si elles sont victimes, qu'elles ont été violées, les victimes n'ont qu'à parler ? Mais quand elles parlent, on dit qu'elles font de la délation, nuisent à la réputation, qu'elles veulent du pognon, de l'attention, on les attaque en diffamation. Procédure baillant. Oubliez la liberté d'expression. On dit qu'aux carrières et aux familles, elles font du mal, utilisent les réseaux sociaux comme un tribunal, qu'il faut laisser la justice.

10:50Comme le dirait le juge Edouard Durand, c'est à croire que plutôt que l'impunité des agresseurs, c'est la parole des victimes qui mettra en danger l'état de droit, le vivre ensemble, le contrat social. La vraie question est, qui voulons-nous protéger ? Et sur les enfants, ça dépasse l'entendement. 160 000 parents, sous-estimés probablement. Et parmi ceux dénoncés, seulement 3 % de condamnations.

11:223 %. Pourtant, on voudrait bien les protéger, ces enfants victimes de viols et d'agressions. Mais ceux qui sortent du silence ne sont jamais les bons. Ce sont toujours les cas compliqués, les menteurs, les manipulés, les séducteurs, les hésitants, les consentants, les incohérents, ceux qui auraient dû parler avant. Et ceux qui se taisent ? On leur reproche de manquer de courage.

11:51Ne vous fiez pas à mon ton sage. Je suis en rage. J'ai pas fini. Il est d'usage, justement, de finir positivement ce type d'intervention. Et pour être honnête, c'était même ma première impression. J'aurais voulu vous dire que depuis Gisèle, la montre a changé de camp. Je l'excuse. Ça va aller. Qu'on ne réduit plus les humains à leur rémunération, qu'on prend mieux en compte la parole des enfants.

12:32Mais les catastrophes et les situations de crise tendent à renforcer les mécanismes de domination. Les événements extrêmes perturbent les sociétés, sont source d'instabilité, d'insécurité, accroissent les inégalités et avec elles l'espèce psychologique. Alors, je vous remercie. Alors, par manque de temps, mais aussi par crainte que nous finissions tous toute cette journée sous anxiolytique, je ne vous parlerai pas de la catastrophe climatique.

13:01Plus sérieusement, je ne vous en parlerai pas car, bien qu'on aime pousser la critique sur les climato-sceptiques, la vérité est que l'éco-anxiété a gagné une grande partie de la société. D'après l'ADEME, l'Agence de l'environnement et de la maîtrise des énergies, cette détresse liée à la conscience de la dégradation constante de l'état de la biosphère et du climat, de l'insuffisance et de l'inafficacité de la somme des actions visant à résoudre les crises environnementales, affecte toutes les classes d'âge, ou presque.

13:29En France, un sondage IFOP mené en 2022 évalue à 67% la proportion des Françaises et des Français qui disent ressentir de la peur face à l'avenir de l'environnement. 34% qui estiment que cela impacte leur santé mentale quotidiennement. Et pour celles et ceux qui entreprendraient de se faire aider, sans crainte d'être stigmatisés et avec la capacité de le financer, sur liste d'attente, il faudra s'enregistrer.

13:53Pour consulter, il faudra patienter. Alors non, je ne vous en parlerai pas, vous le savez déjà, mais je ne vous dirai pas non plus de laisser la colère nous transformer, d'oser piller plutôt que d'encaisser, juger plutôt que supporter, nous révolter plutôt que d'accepter, de refuser les valeurs qui à nos vies sont attribuées, de ne pas borner nos existences à nos âges, nos genres ou nos métiers, de ne pas culpabiliser d'être fatigué, lassé, de vouloir vous reposer.

14:28Je ne vous dirai pas qu'il faut admettre qu'en tant que société nous nous sommes trompés, qu'au lieu d'accepter ce que nous ne pouvons modifier, il faut essayer de changer ce que nous ne pouvons plus tolérer. Je ne vous dirai pas de réhabiliter la joie comme une fin en soi, qu'il faut nous atteler à rire chaque journée, contempler les arbres dans le vent danser, leurs feuilles mortes courir sur l'asphalte écouter.

14:53Je ne vous dirai pas de chérir vos corps, certes imparfaits, mais qui vous permettent de penser, chanter, exister, danser. D'être avec nous ici aujourd'hui, peut-être même d'avoir donné la vie. Je ne vous dirai pas d'oublier vos capitalistes laisses, de choisir la paresse, la tendresse, la gentillesse envers vous-même. Non, je ne vous le dirai pas. Ce ne serait que plus d'injonctions, et il faut déjà un certain pouvoir pour faire objection.

15:23Quoi qu'il en soit et pour finir, il reste tout de même de quoi nous réjouir. Après tout, il fait beau pour la fin du monde. Merci.

Échanges

Les questions de la rencontre

Les questions philosophiques que les intervenants posent et laissent ouvertes.

1

« De quoi la colonisation est-elle le nom ? »

Aurélien Barrau · 27:09 · Posée comme la méta-question de notre temps.

2

« Qu'est-ce qui mérite de vivre ? »

Aurélien Barrau · 37:51 · Reprise d'un vers de Mahmoud Darwich, érigée en question universelle.

3

« Qui voulons-nous protéger ? »

Marina Aletheia · 11:04 · « La vraie question », à propos de la parole des victimes de violences et des enfants.

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Organisé par

UIAD, Université Inter-Âges du Dauphiné

Ces exposés ont été enregistrés lors du forum philosophique organisé par l'UIAD le 28 mars 2026, à Europole, Grenoble. Mythodologie en publie la transcription avec l'accord des intervenant-es.

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